Le Charbonnier - l'insurrection de Saumur - 1822 de Frédéric Preney-Declercq (Editions BOD) avril 2009.
Extrait : Chapitre 1
« L'Empereur est mort ! s'écria-t-on avec un accent de provocation. L'Empereur
est mort ! »
Le visage de Jean-Baptiste Dumoulin resta immobile ; seule une animation
furtive de sa pomme d'Adam trahit son émotion, un déchirement intérieur,
terrible.
« Napoléon n'est plus ! hurlait toujours le même personnage – un quadragénaire
sec et couperosé – tenant un Conservateur à la main, sorti d'un cabinet de
lecture, euphorique. Le tombeau a enfin englouti l'Usurpateur ! ajoutait-il avec un
rire mauvais.
– Vive le Roi ! cria derrière son étal, un boulanger ventripotent.
– Vive la Charte ! lâcha un passant, agacé par le dernier vivat.
– Qui veut savoir ? poursuivait le premier quidam, retournant s'asseoir là d'où
il était sorti. L'Empereur est mort ! La nouvelle est arrivée d'un navire de La Rochelle.
Le roc de Sainte-Hélène a eu raison de l'Ogre... Qui veut savoir ? »
Du haut de son cheval noir, l'ancien officier d'ordonnance de Bonaparte lorgna
avec consternation la foule de badauds qui se précipitait vers le cabinet de lecture,
une petite échoppe vitrée avec quelques bancs. Il poussa un soupir, puis, après un
bref mouvement de brides, continua son chemin, le regard sombre, voilé.
Nous étions à Paris, le 4 juillet 1821.
Gêné par l'agitation urbaine et les étals désordonnés des boutiquiers, le cavalier
remonta lentement la rue Cadet, jusqu'à un vaste établissement de commerce,
baptisé le « Bazar français ». S'immobilisant sous la large enseigne, devant un
double portail ouvert, le Grenoblois descendit de sa monture et saisit machinalement
le mors, tout en examinant la profonde galerie commerciale couverte d'un
toit de verre, qui menait vers deux halls, où se logeait un grand nombre de boutiques
exposant des produits d'art et de l'industrie française. Malgré l'immensité du
lieu, l'observateur constata qu'une cinquantaine de flâneurs à peine sillonnait le
passage joliment décoré.
Mordious ! jura-t-il en écarquillant les yeux. Il est donc vrai que nos malheurs
ont eu de sales répercussions sur l'affaire du baron Sauset. (Une ride profonde
barra son front.) Dire qu'il y a tout juste un an, on se bousculait ici ! ajouta-t-il en
hochant la tête.
Après une moue de dépit, entraînant son cheval, il effectua quelques enjambées
le long de la rue, poussa une porte en bois vermoulu et pénétra par cette entrée de
service du Bazar français dans une cour pavée donnant sur un haut hangar et sur
des écuries. Bien que l'on fût en milieu de journée, les lieux où l'homme louait
un box pour son pur-sang étaient déserts, confirmant ainsi la crise économique du
magasin. Au pas, il conduisit son animal devant un large bac d'eau claire. Laissant
sa monture étancher à volonté sa soif, il s'assit à quelques pas, sur le bord d'une
brouette vide.
L'Empereur n'est donc plus ! songea-t-il, la gorge nouée. Le grand homme
a succombé aux mains de l'Anglais... Ah ! Foutre à ces maudits ! (Refoulant un
sanglot, il se redressa pour accomplir quelques foulées.) L'Empereur, réalisait-il,
meurtri, je ne le reverrai plus... je n'ose le croire... Je l'ai connu si brièvement...
Pardieu ! Que de regrets ! (Il baissa tristement la tête.) Il y a six ans, à San-Martino,
rêvait-il, les souvenirs en ébullition, je lui avais offert mon bras, ma fortune et ma
vie... et pourtant, il est mort abandonné de tous... et surtout de moi-même. (Ses
poings se fermèrent avec rage.) Mais que pouvais-je faire ? Depuis notre séparation,
j'ai dû affronter les prisons anglaises, l'exil et enfin, notre projet de porter son fils
sur le trône de France ayant échoué, dix mois de cachot à Sainte-Pélagie. (Un
éclair de haine passa dans ses yeux.) Maudits Bourbons ! Je jure de consacrer ma
vie à les chasser et je n'aurai de repos avant... Le roi de Rome, l'illustre héritier...
Il vit... Vive donc le nouvel Empereur ! Vive Napoléon II ! Vive l'Empereur !
Extrait de "Le Charbonnier - l'insurrection de Saumur - 1822" de Frédéric Preney-Declercq (Editions BOD)
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